Une pièce magnifique

Dans le cadre du partenariat entre l’atelier d’écriture de la MPT (Maison pour tous) Gérard Philipe à Villejuif et le théâtre Romain Rolland, les participants de l’atelier et moi avons assisté hier à une remarquable pièce, tirée du roman « Le grand cahier« .
L’ouvrage d’Agota Kristof a été adapté l’an dernier par Paola Giusti, qui l’avait mis en scène à la Cartoucherie.
C’est sur la scène de l’Eglantine, au-dessus de la médiathèque de Villejuif, que la pièce fut jouée durant plusieurs jours. Avec les membres de l’atelier d’écriture, nous avons la chance de la voir lundi 14 décembre.

Un travail de réécriture théâtrale

La sobriété du décor et sa versatilité sont les première choses que l’on voit.Un décor délimité par un rectangle de feuilles mortes qui jonche le sol et fait figure tout à la fois de frontière, de limite, et de zone de passage, comme nous le verrons plus loin au cours de la pièce.
Un long panneau blanc, en fond de plateau, sert tout à la fois, aux acteurs pour changer de scènes (équivalents des fragments du roman) et d’indication pour les spectateurs que nous sommes, car la mise en scène garde les titres si évocateurs du roman, projetés sur le panneau, comme autant d’explications, reprises dans les monologues et les dialogues des personnages.

Un traitement particulier est réservé aux personnages: ils sont tous doublés, sauf le capitaine étranger. Tous les personnages ont donc « un jumeau », à la façon des deux personnages centraux. Les comédiens nous ont expliqué que cette gemellité de tous vient d’une lecture des 3 romans « Le grand cahier », « La preuve » et « Le troisième mensonge ». Dans la seconde partie de la trilogie, la gemellité des personnages principaux devient questionnante et questionnée dans l’écriture. Ce choix scénique a un effet confondant, et nous transporte instantanément dans l’univers de l’auteur.

Un personnage singulier a été également rajouté par Paola Guisti: un marionnetiste un peu particulier, puisqu’il manipule les comédiens qui jouent les jumeaux, héros ou plutôt anti-héros de cette histoire. Cette étrange situation de manipulation renvoie bien sûr à l’environnement des jumeaux, dans lequel ils sont constamment manipulés par les autres personnages, et sur lesquels ils n’ont, au départ, aucune prise. Puis petit à petit, la relation entre ce manipulateur et ses « marionnettes » va évoluer, parallèlement à leurs relations avec ceux qui les entourent.

Le pouvoir d’évocation des comédiens

Dès le début de la pièce, nous sommes plongés dans l’univers anxiogène d’Agota Kristof.
La gemellité des personnages se mêle au texte écrit à la première personne du pluriel, ce « nous » impliquant et distanciant à la fois. Avec des changements fins de costumes, mais surtout des transformations de postures et d’expressions de visage, les acteurs de la pièce « Le grand cahier » nous rendent réels et différenciés chacun des personnages.

Dans ce monde en guerre, un monde où les adultes ne protègent plus les enfants, un monde où la perversion des esprits et des corps est omniprésente, chaque personnage nous effraie un peu plus de son inhumanité. Pourtant les comédiens réussissent à les rendre humains, proches, malgré leur barbarie et respectent la lettre et l’esprit des romans d’Agota Kristof.
Humains et monstrueux, tels ils sont tous.

Une discussion passionante

A la suite de la représentation, nous pouvions rester afin de parler à Paola Guisti. Celle-ci étant finalement en retard, ce sont les comédiens qui nous ont raconté la naissance de la pièce et ont répondu aux nombreuses questions du public.

Ils ont expliqué d’où venait l’idée de la gemellité de tous les personnages (comme je l’écris plus haut) sauf le capitaine. Celui-ci est le seul à être unique, il est le seul personnage à donner aux jumeaux un peu de tendresse et d’amour, bien que ce soit d’une manière perverse. Ils nous ont raconté comment ont été choisi les comédiens pour chaque rôle.

Surtout, du point de vue de l’écriture, s’est posée la question du choix: comment ont été choisis les tableaux joués?
« Le grand cahier » compte environ une quarantaine de fragments, qui sont autant de tableaux de la vie des jumeaux et de leur évolution. Sur scène, il en reste une douzaine. Les scènes de dialogues, avec plusieurs personnages, ont été favorisées.
Certains personnages du roman, comme la cousin Beth, n’ont pas été gardés du tout, car ils n’apportaient pas suffisamment de matière pour faire avancer l’histoire; la totalité des scènes contenant le ou les personnages est ainsi passée à la trappe.

Le texte théâtral qui reste et qui fut joué devant nous est, comme le roman, sur le fil du rasoir, le plus simple, le plus dénudé possible. Ce choix de coupes renforce l’écriture d’Agota Kristof, et met en évidence la simplicité et la force du texte initial.

Ce fut, en conclusion, une magnifique soirée, riche en découvertes et en émotions.

Le travail de réécriture et de mise en scène remarquable de la compagnie Toda Via Teatro m’a permis d’entrer dans l’univers d’Agota Kristof.
D’appréhender ce texte fort mais aussi extrêmement dûr.

Il n’y a plus qu’à lire!

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